LE MANS SANS KRISTENSEN
19 juin 2005, sur le podium du Mans, un pilote engoncé dans sa couronne de laurier s’approche d’Henri Pescarolo. Henri est sombre, la deuxième place de son écurie a un goût d’amère défaite. « Je suis désolé, Henri, nous n’aurions pas dû gagner, vous étiez plus forts que nous. Cette année était la tienne », Tom Kristensen a lâché chacun de ses mots avec sincérité, en serrant longuement la main de son glorieux aîné. Ils le savent tous les deux : pour l’équipe d’Henri, c’était cette fois ou jamais. Kristensen est évidemment heureux d’avoir remporté sa 7e victoire aux 24 Heures, mais il est sincèrement désolé de voir Henri passer à côté de son rêve.
Il est comme ça, Kristensen. Un grand pilote doublé d’un type bien, aux émotions pures. Un pilote plein de pudeur et d’attention, dont la joie ne peut pas être entière si les gens qu’il aime ont mal. Le même type bien qui, en 2013, sur cette même plus haute marche du podium qu’il occupe alors en récompense d’une irréelle neuvième victoire aux 24 Heures, pleure pendant de longues minutes la perte de son père disparu en mars, et celle d’un ami, le pilote danois Allan Simonsen, décédé la veille quelques minutes après le départ, dans l’accident de son Aston-Martin. « Je donnerais toutes mes victoires pour ne pas avoir à vivre ça » semblait-il penser alors qu’il descendait du podium vers la salle de presse où il ne parvint pas à chasser sa peine. Kristensen, la dernière victoire en pleurant. La dernière image que l’on gardera de lui.
Car en 2014, c’est un autre équipage Audi qui a gagné au Mans. Et en novembre, à 47 ans, Tom a annoncé qu’il raccrochait. Le voilà à pied quand les autres sont en piste. Rien à regretter ? Sans doute quelques fourmis dans les mains et les pieds samedi à 15 heures quand le drapeau tricolore va s’abaisser pour lancer les concurrents des 83e 24 Heures.
Pour oublier qu’il ne court plus, Tom court encore plus vite qu’avant. « Mardi prochain ? Attendez, je regarde où sera Tom et à quelle heure il pourra vous appeler... Alors, il sera aux États-Unis et le mieux serait à six heures moins le quart… Oui, du matin, 5 heures 45, parce qu’après il doit sauter dans un avion pour l’Allemagne. Mais il ne va y rester que quelques heures avant de repartir en Asie, et je ne suis pas sûr que l’on puisse dégager 15 minutes pour que vous vous parliez tranquillement. On essaye, sinon, il vous appellera de l’avion dans la soirée. ». Jan Würgler essaye toujours d’arranger les choses comme il le peut, mais le manager de Tom Kristensen a du mal tant son pilote bouge. Tom a pris sa retraite sportive et ne se bat plus contre le chronomètre… mais il s’attaque à encore plus fort : le décalage horaire ! Promotion, représentation, il voyage presque plus maintenant qu’avant, quand il était le leader de l’équipe Audi en championnat du monde d’Endurance.
Cette retraite a été regrettée par ses fans au moins autant que par les membres de l’état major d’Audi Motorsport. Chez ses collègues pilotes, on l’a félicité pour sa carrière et ses succès. C’était sans doute sincère. Mais pour les hommes aux commandes des R18 cette année, il sera désormais moins difficile de l’emporter. Car, clairement, la présence de Tom Kristensen avait un peu tendance à bloquer la promotion interne et les initiatives… Dans une écurie, plus un pilote gagne et plus il est écouté, voire carrément placé au centre de toutes les attentions. Normal. Imaginez un peu à quel point un type qui remporte neuf fois la plus difficile épreuve du monde, dont six fois consécutivement (de 2000 à 2005), peut peser sur toutes les décisions, les orientations techniques, les choix stratégiques. Même dans une équipe aussi structurée, professionnelle et cartésienne qu’Audi, c’est l’ordre des choses.
Audi a prouvé qu’elle pouvait encore s'imposer quand Kristensen était en difficulté (ce fut le cas en 2014). Mais il était toujours le leader charismatique d’une équipe au sommet de son art. En 2015, Porsche a gagné. Pour cette édition 2016 (essais mercredi et jeudi, départ de la course samedi à 15h00), la compétition sera encore plus ouverte. Tom Kristensen observera tout cela de haut : cette année, il commente pour Eurosport...
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